Heures de gloire du constructivisme: « la piu fascista delle riforme »

Puisque le site qui aurait dû normalement encore abrité ce billet l’a supprimé et que certains se permettent de raconter tout et n’importe quoi au sujet des systèmes politiques et des pratiques pédagogiques, je remet en ligne l’article en question tel que je l’avais écrit le 16 décembre 2015. Bonne lecture!

La nature du fascisme

« La plus fasciste des réformes », voilà comment Benito Mussolini en personne a décrit la réforme éducative mise en place par le régime fasciste italien dès 1923. Personne mieux que le Duce ne peut connaitre l’identité du fascisme puisqu’il en était l’incarnation. Il nous faut donc accepter le propos tel quel et voir dans la métamorphose de l’école italienne, un des plus puissants, si ce n’est le plus puissant, vecteur de fascisation de la société.

Pour comprendre en quoi l’école italienne des années 20 a pu participer activement au mouvement de fascisation des esprits, il nous faut jeter un rapide coup d’oeil à la nature réelle du régime fasciste. Comme Nathalie Bulle le relève parfaitement, contrairement aux apparences, le fascisme n’a jamais été un régime conservateur se réclamant l’héritier d’une certaine tradition. Elle souligne à juste titre que si le fascisme s’est opposé à la modernité de son temps, ce n’était pas dans un esprit de réaction, mais plus pour lui opposer sa propre modernité. Un projet qui aspire à la construction d’une civilisation nouvelle, à la formation d’un homme nouveau en se basant sur une perception activiste de la vie. Dans cette optique, l’expérience prime sur la théorie (1). Le fasciste idéal est un homme qui agit en s’appuyant sur sa force de caractère sans le support de la raison. Mussolini ne disait pas autre chose lorsqu’il déclarait que les Italiens ne « devraient pas essayer de comprendre le fascisme, mais seulement d’en faire l’expérience » (2).

L’émergence d’une telle société nécessitait une transformation radicale de l’école italienne. Mussolini s’est ainsi adjoint les services du philosophe idéaliste Giovanni Gentile qu’il nommât  à la tête du ministère de l’instruction publique. S’il est indéniable (et l’histoire le démontre) que Gentile n’adhérait que partiellement aux vues du fascisme, que nombre de ses idées étaient en décalage avec celui-ci, il est tout aussi indiscutable que ses conceptions de l’école, elles, s’inscrivaient parfaitement dans le plan mussolinien. Aussi, dès 1923, l’école italienne va subir de profondes mutations.

Les conceptions éducatives de Gentile et consort

Les nombreuses modifications administratives apparues à cette époque n’appartiennent pas à la thématique de ce blog. Ceux que le sujet intéressent peuvent creuser la question en consultant les ouvrages écrits par Henri Goy. En ce qui me concerne, je vais me contenter de signaler que l’ère Gentile marque l’ouverture d’une période d’harmonisation-uniformisation de l’école italienne par le biais de l’introduction d’un examen d’état ainsi que la mise en place d’une censure stricte sur les ouvrages utilisables ou non dans les salles de classe.

Du côté des conceptions pédagogiques déployées sous le fascisme, Gentile, Lombardo Radice (responsable de l’école primaire) et leurs successeurs avaient des idées bien précises sur ce que devait devenir l’école italienne. Pour Gentile, le savoir n’existe pas en dehors du mouvement par lequel il s’actualise. Dit autrement, le savoir ne se trouve ni dans les bibliothèques, ni dans le monde des idées mais uniquement dans l’esprit de celui qui est en train d’apprendre. Il n’y a donc aucun standard de vérité puisque chacun développe la sienne au fur et à mesure. Pour employer la terminologie en vogue aujourd’hui dans le monde de la pédagogie, on dirait que les élèves construisent leur savoir. Le maître n’est donc pas en possession d’un savoir préconstitué qu’il communiquerait, mais recréée jour après jour ensemble avec l’élève son propre savoir (3).

Puisque selon cette manière de voir les choses, le savoir ne se transmet pas, il convient de rejeter les actions extérieures à l’individu. Les gentiliens estiment que « le monde tout entier est un enseignement et non pas seulement l’école ou une discipline particulière » (4). En fait, l’élève doit être l’auteur de son propre développement. A cet égard, toute action extérieure menaçant la spontanéité de l’esprit doit disparaître de l’école italienne (5). L’impératif de la doctrine n’est pas Définis, réfléchis, oppose-toi à toi même mais Réalise (6). Cette manière de voir les choses a fait de Gentile, selon Hirsch, un grand admirateur de la pédagogie de projet (7).

Lombardo Radice le rejoint totalement dans ses idées. Pour lui, les enfants ne sont pas des oreilles devant enregistrer des informations et des savoirs mais des âmes façonnées par des expériences de vie (8).

L’optique gentilienne et fasciste récuse donc la volonté de diffuser un savoir encyclopédique. Et Gentile de dénoncer la spécialisation des matières qui contribue justement à diffuser cet esprit encyclopédique tant décrié par le fascisme.

Enfin, signalons encore que Gentile est un théoricien du tout à l’Etat. Il refuse la distinction entre l’Etat et la famille et celle entre l’Etat et la société civile en concluant que l’Etat est tout et ne forme qu’un avec la famille et société civile (9).

Concrètement: la pédagogie de la découverte…

L’aversion déclarée de Gentile, Lombardo Radice et de leurs successeurs pour l’école humaniste va provoquer une réorientation radicale des méthodes d’enseignement. Leur célébration de la spontanéité va trouver son aboutissement dans l’instauration de cours de dessin libre: plus question d’étudier des techniques artistiques ou même d’imposer un quelconque sujet, le dessin libre est alors considéré comme la meilleure école d’observation et d’initiation à l’art qui soit (10).

En gymnastique également, la recherche de spontanéité va porter le jeu au dessus de la mêlée. Le jeu collectif, bien entendu, puisque le fascisme ne vise pas à permettre aux individualités de s’exprimer mais soutient l’avènement d’une société plus collective. De leur côté, les exercices chorégraphiques, trop structurés et structurants, vont tout simplement être bannis de l’enseignement physique (11).

Cette façon de concevoir l’apprentissage va se retrouver un peu partout dans la nouvelle école italienne. Par exemple, pour que l’enseignement de la langue nationale prenne un caractère concret, les premières phrases écrites par l’enfant vont devoir exprimer ses désirs, ses sentiments et ses observations personnelles. Le cahier d’italien  devient alors un journal personnel évoquant la famille, les promenades et les jeux. Ce journal suivra l’écolier qui y retranscrira ses préférences et critiques durant de nombreuses années encore (12). En parallèle, la grammaire va plus ou moins disparaître, sa rigidité ne permettant pas la pure expression de la vie. Certains ouvrages d’apprentissages vont dès lors s’imprégner massivement de pédagogie de la découverte, seule apte, aux yeux de Gentile et consorts, de respecter l’élan vital propre à l’enfance (13).

Les méthodes de découverte ne quitteront pas l’école fasciste tout au long de son existence. Pour tout dire, les successeurs de Gentile et Lombardo Radice vont aller en se radicalisant dans cette direction. L’harmonisation/uniformisation va être de plus en plus stricte et les livres de classe autorisés de moins en moins nombreux. Ce mouvement vers le constructivisme le plus radical trouve son apogée entre 1940 et 1942 et l’implantation de la méthode globale en lecture (14). A ces dispositifs vont se superposer nombre de visites et autres excursions scolaires sensées aider l’élève dans ses apprentissages (15).

Pour Henri Goy, la réforme Gentile est en définitive l’application, la codification en préceptes italiens, pour l’Italie de tout le mouvement éducatif dit progressiste d’alors: école du travail de Kerschensteiner, école active de Claparède, méthode du projet de Chicago et autre maison des enfants de Montessori… (16)

Interdisciplinarité et savoir-être

Cette mainmise du constructivisme sur l’école fasciste va se doubler de l’adoption de quelques autres mesures comme le décloisonnement et l’interdisciplinarité. Gentile voyait d’un mauvais oeil la spécialisation induite par les diverses branches d’étude scolaire. Il va donc agir et regrouper dans une discipline commune l’enseignement de l’histoire et de la philosophie (17). Des sciences comme la chimie, la géographie et l’histoire naturelle vont également être réunies dans des mariages fort discutés afin de mieux combattre l’accumulation des notions acquises et de favoriser l’organisation de ces notions dans l’esprit (18).

Du point de vue des contenus, l’évolution subie par l’école italienne sous l’ère fasciste est également digne d’intérêt. Les sujets à connotation politique vont faire une irruption de plus en plus marquée dans les salles de classe. Se trace également l’ébauche d’un déplacement des connaissances vers ce qu’on nomme aujourd’hui des savoir-être, autrement dit le modelage des consciences. Par exemple, dans certains manuels, les connaissances historiques sur le Risorgimento, la gloire passée du mouvement national italien vont s’effacer au profit de considérations sur l’italiénité, la mise en valeur de l’idéal fasciste devant inciter à vivre selon le style de l’italien nouveau (19). Les comportements que l’état estime être ceux de l’homme fasciste idéal vont donc se substituer aux connaissances traditionnelles de l’héritage humaniste.

Cette volonté affirmée de sortir du cadre de l’instruction publique pour faire de l’Etat éthique l’éducateur unique de la nation amènera d’ailleurs le ministère de l’instruction publique à changer d’appellation pour devenir le ministère de l’éducation nationale dès 1929. A ma connaissance, il s’agit là d’un précédent.

Conclusion

J’imagine que nombreux sont ceux qui sont surpris de ce rapide descriptif de l’école fasciste. Il faut dire qu’après des années et des années de lavage de cerveau durant lesquelles on a tenter de nous faire croire que transmettre des connaissances était fasciste et qu’à l’opposé, l’école constructiviste était un idéal démocratique, il y a de quoi tomber des nues. Ce d’autant plus que le cas fasciste n’est pas unique puisque, dans la même période, l’union soviétique faisait des expériences plus ou moins similaires (20). Il faut donc reconnaître que le cliché précédent n’est plus tenable dès lors qu’on s’intéresse ne serait-ce qu’un tout petit peu à l’histoire. Une histoire qui semble en fait plutôt nous dire que les pédagogies actives (ou constructivisme) sont en fait un terreau extrêmement fertile pour que se développent des tendances tyranniques ou totalitaires. C’est tout du moins ce que les dirigeants de ces régimes nauséabonds pensaient.

A l’heure où certaines mouvances radicales font les yeux doux à la jeunesse, il serait bon d’en prendre conscience et de prendre les mesures nécessaires. Sans quoi on se dirige vers de très gros problèmes.

(1) Nathalie Bulle, « L’école et son double, essai sur l’évolution pédagogique en France », Hermann, 2010, Paris, p.159

(2) Ibid p.162

(3) Jean-Yves Frétigné « Les conceptions éducatives de Giovanni Gentile, entre élitisme et fascisme », l’Harmattan, Paris, 2006, p.81

(4) Michel Ostenc, « L’éducation en Italie pendant le fascisme », Paris, Publications de la Sorbonne, 1980 p.30

(5) Nathalie Bulle, « L’école et son double, essai sur l’évolution pédagogique en France », Hermann, 2010, Paris, p.160

(6)Jean-Yves Frétigné « Les conceptions éducatives de Giovanni Gentile, entre élitisme et fascisme », l’Harmattan, Paris, 2006, p.52

(7) E.D. Hirsch, JR « The Schools we need and why we don’t have them », Anchor Book, New York, 1996, p.6

(8)Jean-Yves Frétigné « Les conceptions éducatives de Giovanni Gentile, entre élitisme et fascisme », l’Harmattan, Paris, 2006, p.122

(9) Ibid. p.48

(10)Michel Ostenc, « L’éducation en Italie pendant le fascisme », Paris, Publications de la Sorbonne, 1980 p.104

(11) Ibid p.110

(12) Ibid. p.105

(13) Marielle Colin « Les livres de lecture italiens pour l’école primaire sous le  fascisme (1923-1943) in http://histoire-education.revues.org/2243 p.3

(14) ibid p.22

(15) ibid p.13

(16)Henri Goy « La politique scolaire de la nouvelle Italie »,Paris, Librairie Pierre Roger, 1926, p.48

(17)Jean-Yves Frétigné « Les conceptions éducatives de Giovanni Gentile, entre élitisme et fascisme », l’Harmattan, Paris, 2006, p.137

(18) Michel Ostenc, « L’éducation en Italie pendant le fascisme », Paris, Publications de la Sorbonne, 1980 p.59

(19)Marielle Colin « Les livres de lecture italiens pour l’école primaire sous le  fascisme (1923-1943) in http://histoire-education.revues.org/2243 p.18

(20) voir ici https://contrereforme.wordpress.com/2015/12/16/heures-de-gloire-du-constructivisme-lurss-des-annees-20/

 

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